Sven337

Épargne (1/2) : pourquoi placer son argent

28 Jan 2015

Une de nos passions nationales consiste à se plaindre en permanence qu’on a pas assez d’argent. En réalité, et heureusement, beaucoup de français parviennent à gagner plus d’argent que ce dont ils ont besoin pour survivre, et sont donc amenés à épargner (ou, pour certains, à flamber tous leurs revenus, choix de vie qui n’a pas besoin de manuel explicatif pour être réalisé !).

Épargner correctement son argent est un problème difficile, et je vais essayer d’expliquer comment aborder le problème. Dans cette série je vais m’inspirer des publications de jlcollinsnh (en anglais) et en particulier de sa série d’articles sur les placements en actions : http://jlcollinsnh.com/stock-series/. Je recommande de lire l’ensemble de ses articles, qui donnent un éclairage intéressant sur les placements et les fausses bonnes idées qui s’y rapportent ; toutefois avec un biais culturel américain assez lourd. Peut-être devriez-vous y venir après avoir lu mes articles, qui se veulent plus simple d’accès et adaptés à un public français.

Caractéristiques d’un placement

Définissons les caractéristiques importantes des placements. C’est sur la base de ces caractéristiques que nous les jugerons par la suite.

La liquidité

On dit d’un placement qu’il est liquide s’il s’écoule facilement. Tout est plus clair maintenant, n’est-ce pas ?

La liquidité, c’est la facilité à transformer un placement donné en argent liquide, c’est-à-dire à le vendre rapidement et sans frais. Cela s’applique aussi à un moyen de paiement :

La liquidité est importante essentiellement pour les questions d’urgence. Une partie de votre épargne, on le verra plus loin, doit être conservée de telle sorte qu’elle soit disponible très rapidement (sous quelques minutes). Votre compte courant, si tant est qu’on puisse l’appeller placement, est parfait au niveau liquidité. Même chose pour le livret A (et les livrets en général). Une maison n’est pas liquide du tout, des actions en bourse sont peu liquides, des actions hors bourse sont très peu liquides, …

La rentabilité

La rentabilité d’un placement, c’est combien il vous rapportera chaque année. Si je garde tout mon argent en billets que je cache dans un tiroir de ma table de nuit, la rentabilité est de zéro. (En réalité elle est négative, du fait de l’inflation.) Mathématiquement c’est l’espérance de gain d’un placement donné, exprimée en pourcentage. Parfois, la rentabilité est fixe et connue à l’avance : livrets d’épargne, compte à terme, etc. Parfois, elle est variable et impossible à prédire précisément : bourse, revenus locatifs, plus-values immobilières, etc.

Le risque

Avec la rentabilité (mathématiquement, l’espérance de gain) vient le risque (mathématiquement, la variance du gain). Il existe plusieurs façons de le définir mais de toute façon il se calcule très mal, donc on se contentera de la définition suivante : le risque, c’est les chances d’avoir une rentabilité négative, c’est-à-dire de perdre de l’argent. Ce n’est pas très rigoureux mathématiquement mais de toute façon on ne s’amusera pas à tenter de le calculer, on l’évaluera simplement empiriquement.

La fiscalité

Sur chaque euro que vous gagnez, l’État réclame sa part. Les placements ne font pas exception. Certains bénéficient d’une niche fiscale, donc tous les placements ne sont pas soumis à la même imposition. Selon que vos gains ne sont pas imposés du tout, ou imposés à 40%, la rentabilité nette (= après impôts) du placement est différente. Attention : la rentabilité est une caractéristique fondamentale du placement. La fiscalité est une caractéristique qui dépend à la fois du placement et du contribuable. C’est pour cela que je la présente à part. Les placements soumis à l’impôt sur le revenu seront moins rentables pour une personne payant un IR élevé (tranche marginale de 30%), que pour une personne payant un IR faible. Selon votre propre situation, la fiscalité sera un élément décisionnel déterminant, ou peu important.

Pour faire plus court, par la suite, je parlerai de rentabilité nette pour signifier rentabilité moins fiscalité.

Objectifs d’épargne

L’épargne existe pour plusieurs raisons, par ordre décroissant d’importance, que je vais classer en niveaux. On va faire comme dans un jeu : pour passer au niveau N+1, il faut avoir complété le niveau N.

Niveau 0 : l’urgence vitale

Sans objet en France, car le SAMU et les hôpitaux ne vous présentent pas de facture pour vous soigner. Inutile de prévoir une somme pour littéralement vous sauver la vie, cela est payé par l’ensemble des contribuables français.

Niveau 1 : l’urgence très court terme

La première raison d’être de l’épargne, c’est de gérer l’urgence à très court terme (quelques jours à une semaine). Il s’agit là d’évènements qui ne sont pas forcément graves, mais qui doivent être traités très rapidement.

Votre voiture est en panne de batterie, vous devez prendre un taxi pour vous rendre au travail. Vous devez avoir la possibilité, en quelques minutes, de trouver la cinquantaine d’euros que cela va vous coûter. (Hors-sujet: si vous l’ignoriez, sachez que votre contrat d’assurance auto, y compris en responsabilité civile uniquement - “au tiers”, inclut forcément une assistance qui vous organisera et paiera le dépanange. Cette assistance peut ne pas s’appliquer à moins de N kilomètres du domicile, n’inclut pas forcément de véhicule de remplacement, … mais il faut savoir qu’elle existe. Le jour où vous êtes en panne, sur autoroute il faut utiliser la borne d’appel orange, ailleurs vous pouvez appeler directement le numéro de l’assistance de votre assurance qui figure sur votre carte verte.) Si votre voiture a une avarie grave (boîte de vitesses HS), vous devez pouvoir vous en payer une autre rapidement. Votre réfrigérateur casse, vous devez avoir les moyens de le remplacer rapidement. Un dégât des eaux dans votre maison la rend temporairement inhabitable, vous devez pouvoir vous payez quelques nuits d’hôtel, des repas au McDo, ou un trajet en train jusqu’à un de vos proches qui vous hébergera.

Tous ces cas se présentent dans une vie, et le niveau 1 de l’épargne est de pouvoir y faire face sans avoir recours au ruineux crédit à la consommation ou à l’appel à un ami. La somme correspondante dépend de votre évaluation, je dirais qu’il faut prévoir 5000EUR pour gérer confortablement le niveau 1.

Les objectifs prioritaires à ce niveau sont :

La rentabilité nette n’est pas très importante, mais on cherche à ce qu’elle soit supérieure à l’inflation. Pour moi il n’est pas raisonnable de ne pas accomplir au moins le niveau 1 d’épargne, car cela vous met en danger pour faire face aux évènements (relativement) habituels de la vie.

Niveau 2 : la survie à moyen terme

Le deuxième objectif de l’épargne, c’est d’acheter le temps de se retourner en cas d’évènement grave. Une faillite, un licenciement, un procès, le décès d’un proche, … l’épargne ne va pas régler ces problèmes, mais elle va aider à les surmonter plus sereinement. Il s’agit ici de problèmes à moyen terme, qui tournent autour de la perte de votre revenu salarial pendant une durée plus ou moins longue. Si vous avez la possibilité de continuer à payer votre loyer et votre nourriture pendant quelques mois en cas d’évènement grave, vous avez atteint le niveau 2 de l’épargne, et vous êtes paré pour tous les problèmes de la vie. Vous avez complété votre épargne de précaution.

Jlcollins présente le concept de “fuck-you money”, qui va un peu plus loin que le niveau 2, mais qui relève du même principe. http://jlcollinsnh.com/2011/06/06/why-you-need-f-you-money/

Pour calculer le montant du niveau 2, il vous faut faire une estimation honnête de vos dépenses contraintes mensuelles. On parle ici du loyer (votre loyer actuel, car vous n’aurez vraisemblablement pas le temps de changer d’appartement), du strict minimum pour vous nourrir vous et votre famille, pour chauffer le logement à 18° (au delà, c’est du confort, et ça ne relève pas de l’urgence), payer l’eau, l’électricité et le téléphone, …

Il me semble utile de viser un minimum de 6 mois d’indépendance, c’est-à-dire un montant qui permet de couvrir 6 mois de “survie”. J’estime, pour mon cas personnel, cette somme à 1000EUR par mois, soit 6000EUR - ou, soyons fou, 12000EUR - d’épargne de niveau 2.

Les objectifs prioritaires à ce niveau sont :

Niveau 3 : les projets long terme

La prochaine étape est d’empiler votre argent afin de pouvoir réaliser des projets coûteux. Pour beaucoup de français, il s’agira d’acheter un logement (ce qui sur le plan strictement financier n’est pas forcément une bonne idée) ; d’avoir un enfant (ça coûte de l’argent, ne serait-ce que pour pouvoir prendre un congé parental, se mettre à mi-temps, payer la crèche, …). Pour d’autres il peut s’agir de se payer une ascension de l’Everest (j’ai lu quelque part que cela coûtait aux alentours de 30kEUR…).

À ce niveau là on commence à s’interroger sur votre âge et sur vos projets. Si vous avez 30 ans, vos projets sont sur un plus long terme qui si vous en avez 70, et cela va être un facteur déterminant par rapport à la prise de risque. Le mieux est de connaître votre horizon de placement, c’est-à-dire la date approximative à laquelle vous compter dépenser cet argent (car vous avez prévu de le dépenser un jour, n’est-ce-pas ?).

Quoiqu’il en soit, les objectifs prioritaires sont les suivants :

Les placements peu liquides ne sont pas forcément un problème. Si vous connaissez précisément votre horizon de placement, vous savez à quelle date vous allez vouloir liquider le placement, et par conséquent s’il est peu liquide ce n’est pas un problème car vous aurez pu commencer à vous occuper de la vente en avance. Si vous ne savez pas à quelle date exactement vous voulez sortir cet argent, il faut adapter la liquidité à la hausse.

Le niveau de risque dépend également de l’horizon de placement. Il est totalement faux que la bourse monte toujours ou que la pierre monte toujours. Ce qui est vrai, c’est que à long terme, ces placements montent toujours (en tout cas pour la bourse). Surtout, ne vous contentez pas de me croire sur parole :

Dow Jones Industrial Average - 1900 à 2012

Voir aussi l’article dont provient ce graphe.

Donc sur un horizon long, on va accepter les risques importants, alors que pour quelques années seulement on tentera de réduire le risque à un niveau raisonnable.

Les sommes à prévoir dépendent ici de vos projets, mais on peut parler d’un minimum de 100kEUR, et personnellement je le situe au triple de cela (c’est-à-dire le prix d’une très belle maison, cash).

Niveau 4 : l’indépendance financière

Le dernier niveau, c’est celui de ne plus avoir besoin de travailler pour vivre. Et on parle bien de “vivre” et non “survivre”, c’est-à-dire de devenir rentier. Tout le monde n’a pas cet objectif mais je crois qu’il est intéressant, particulièrement pour les plus PassionJalousie(TM) de mes lecteurs, de réaliser que le seul moyen de ne pas être esclave de son patron pour toute sa vie est d’avoir suffisamment d’argent de côté pour ne pas avoir besoin de vendre sa force de travail pour manger.

La somme pour atteindre ce niveau se calcule relativement facilement : il s’agit tout d’abord de calculer votre souhait de dépenses en tant que rentier. Il faut prévoir le logement, la nourriture, les voyages, les cigares, … Pour moi, à titre personnel (c’est-à-dire sans compter une éventuelle famille, qui de toute façon sera assez grande pour se débrouiller quand vous atteindrez le niveau 4), j’estimerais ces dépenses à 2000EUR par mois, et c’est probablement surestimé par rapport à mes désirs réels d’achat.

Cela nous fait une somme de 24kEUR par an. La question, dès lors, est combien d’épargne me faut-il pour pouvoir sortir 24kEUR par an ?. On estime qu’il est “durable” de soutirer 4% par an à son épargne (c’est-à-dire que dans la durée le capital ne diminuera pas). Une autre façon de le dire est que la rentabilité moyenne à long terme du capital est de 4%. (En réalité on peut soutirer un peu plus, en acceptant l’objectif qu’il ne reste plus grand chose du capital à votre décès, vous pourrez commencer à réduire le capital épargné à partir de 60 ans.)

Donc il faut prévoir une somme épargnée de … 24 / 0.04 = 600kEUR. Avec cette somme là, vous arrivez au niveau 4 : vous n’avez plus besoin de travailler pour vivre. Bonne chance.

Les niveaux suivants, je ne les détaille pas, il s’agit des niveaux d’épargne qui vous permettent d’acquérir du pouvoir et de “laisser votre nom dans l’histoire”, en bien ou en mal. Si vous en êtes là et que vous me lisez, penser à me verser quelques centaines de milliers d’euros pour me remercier d’avoir écrit cet article. :)

Les objectifs ici sont les mêmes qu’au niveau 3, mais on tolèrera une liquidité très faible et un risque très élevé, puisqu’on raisonne à horizon 20 ou 30 ans minimum.

Comment placer son argent ?

Dans un article à venir, j’aborderai les différents placements et nous verrons leur adéquation aux différents niveaux d’épargne. L’article est ici : commment placer son argent.

Votre travail, d’ici là, est de réfléchir au niveau auquel vous vous situez actuellement, de calculer vos besoins d’argent pour les différents niveaux, et de vous faire une idée du “flux d’épargne” dont vous allez disposer dans les années à venir.